isolement_social_recherche_2018

Depuis des milliers d’années, l’unique façon que les sociétés ont trouvé pour se protéger des individus ayant des comportements allant à l’encontre de ce que nous évaluons comme étant normalement acceptables, est l’isolement – total ou partiel. Par exemple les prisons, sont parfois l’ultime solution dans une société, pour qu’elle puisse demeurer stable et organisée, mais elles peuvent être également être utilisées comme une forme de punition.

Les Romains ont été parmi les premiers à utiliser les prisons comme une forme de punition, plutôt que simplement pour la détention. Une variété de structures existantes a été utilisée pour isoler des prisonniers, tels que des cages en métal, des sous-sols de bâtiments publics et des carrières.

L’une des prisons romaines les plus stupéfiante était la prison de Mamertine, établie par Ancus Marcius. La prison de Mamertine était située dans un système d’égouts sous la Rome antique et contenait un vaste réseau de donjons où les prisonniers étaient détenus dans des conditions sordides – contaminés par des déchets humains. Quoi qu’il en soit, le résultat final était l’isolement des individus. Bien qu’à ces époques, la science ne permettait pas de connaître les résultats de cet isolement sur les personnes et leurs cerveaux, de nouvelles études suggèrent qu’au lieu de réformer ou de guérir les gens, cela produisait le contraire.

Un produit chimique neural 

En effet, un produit chimique neural particulier est surproduit pendant l’isolement social à long terme, ce qui provoque un comportement agressif et une peur accrues. L’isolement social chronique a des effets débilitants sur la santé mentale chez les mammifères – par exemple, il est souvent associé à la dépression et au trouble de stress post-traumatique chez les humains. Maintenant, une équipe de chercheurs a découvert que l’isolement social provoque l’accumulation d’un produit chimique particulier dans le cerveau, et que le blocage de ce produit chimique élimine les effets négatifs de l’isolement. Ce travail a des applications potentielles pour le traitement des troubles de santé mentale chez les humains.

Ce travail, dirigé par le chercheur Moriel Zelikowsky, a été fait dans le laboratoire de David J. Anderson, et le professeur en biologie Seymour Benzer. Un article décrivant leur recherche a été publié le 17 mai de la revue Cell. Confirmant et prolongeant les précédentes observations, les chercheurs ont démontré que l’isolement social prolongé conduit à un large éventail de changements comportementaux chez la souris.

Ceux-ci comprennent une agressivité accrue envers les souris non familières, une peur persistante et une hypersensibilité aux stimuli menaçants. Par exemple, lorsqu’elles rencontrent un stimulus menaçant, les souris qui ont été isolées socialement restent affectés longtemps après le passage de la menace, tandis que les souris normales cessent d’être affectées rapidement après que la menace ait disparu. Ces effets sont observés lorsque les souris sont soumises à deux semaines d’isolement social, mais pas à un isolement social à court terme.

Les tachykinines joueraient un rôle important

Dans une précédente étude portant sur la mouche Drosophila, le laboratoire d’Anderson avait découvert qu’une tachykinine jouait un rôle dans la propagation de l’agression chez les mouches socialement isolées. Les tachykinines sont des neuropeptides, qui sont libérées par certains neurones lorsqu’ils sont activés. Ces neuropeptides se lien à des récepteurs spécifiques sur d’autres neurones, modifiant leurs propriétés physiologiques et influençant ainsi la fonction du circuit neuronal.

Pour étudier si le rôle d’une tachykinine spécifique dans le contrôle de l’agression induite par l’isolement social, pourrait être conservé de façon évolutive des insectes aux mammifères, l’équipe d’Anderson a utilisé les souris de laboratoire. Chez la souris, le gène de la tachykinine 2 ou Tac2 est codé pour un neuropeptide appelé neurokinine B (NkB). La Tac2 / NkB est produite par des neurones dans des régions spécifiques du cerveau des souris, telles que l’amygdale et l’hypothalamus, qui sont impliqués dans le comportement émotionnel et social.

Les chercheurs ont découvert que l’isolement chronique entraînait une augmentation de l’expression du gène de la Tac2 et la production de NkB dans le cerveau. Cependant, l’administration d’un médicament qui bloquait chimiquement des récepteurs spécifiques du NkB a permis aux souris stressées de se comporter normalement, éliminant ainsi les effets négatifs de l’isolement social. À l’inverse, l’augmentation artificielle des niveaux de la Tac2 et l’activation des neurones correspondants chez les animaux normaux non stressés les ont conduits à se comporter comme des animaux stressés et isolés.

L’inhibition de la Tac2 éliminait les comportements anti-sociaux

Les chercheurs ont également inhibé la fonction de la Tac2 et de ses récepteurs dans plusieurs régions cérébrales. Ils ont découvert que la suppression du gène de la Tac2 dans l’amygdale éliminait les comportements de peur, mais pas l’agression, alors qu’inversement, la suppression du gène dans l’hypothalamus éliminait l’agression mais que le sentiment de peur persistant. Ces résultats impliquent que la Tac2 doit augmenter dans différentes régions du cerveau pour produire les différents effets de l’isolement social.

« L’approche utilisée ici nous a permis à la fois de comparer les effets de différentes manipulations de signalisation de la Tac2 dans la même région du cerveau, ainsi que de comparer les effets de la même manipulation à travers différentes régions du cerveau », explique Anderson. « L’ensemble de données généré par ces expériences a révélé comment ce neuropeptide agit globalement à travers le cerveau pour coordonner diverses réponses comportementales au stress d’isolement social. »

Une utilisation clinique

Bien que ce travail ait été fait chez la souris, il a des implications potentielles pour comprendre comment le stress chronique affecte les humains. « Les humains ont un système de signalisation de Tac2 analogue, ce qui implique que des utilisations cliniques sont potentiellement possibles. », explique Zelikowsky. «En ce qui concerne le traitement des troubles de santé mentale, nous ciblons traditionnellement les systèmes de neurotransmetteurs larges comme la sérotonine et la dopamine qui circulent largement dans le cerveau, ce qui peut entraîner des effets secondaires indésirables. un neuropeptide comme le Tac2 est une approche prometteuse pour les traitements de troubles mentaux, comme la dépression, l’agressivité, la peur, et tout les autres comportements.

Traiter les prisonniers et la maladie mentale

Pourquoi cette découverte est importante ? Parce que cela ouvre la voie, vers des traitements plus efficaces pour traiter les prisonniers souffrant de maladie mentale comme la schizophrénie paranoïde, chez plusieurs tueurs en série, au lieu que de simplement les isoler socialement comme nous le faisons en ce moment. Par exemple, nous pourrions les isoler au début, tout en leur donnant un traitement, qui a long terme, les guériraient de leurs comportements socialement inacceptables. Cet article publié récemment est intitulé « Le neuropeptide Tac2, contrôle d’un état du cerveau induit par le stress d’isolement social chronique. »

Source : Caltech