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Quand un dauphin rayé adulte a émergé de la mer Méditerranée en 2016 en poussant de grands cris et en encerclant la carcasse de sa compagne morte depuis plus d’une heure, un bateau de scientifiques à proximité est devenu silencieux. Par la suite, les étudiants à bord ont dit qu’ils étaient certains que le dauphin était en deuil. Mais était-ce bien du chagrin ou une autre réponse ? Dans une nouvelle étude, les chercheurs tentent d’aller au fond d’un mystère qui a tourmenté les biologistes du comportement animal pendant 50 ans.

Plusieurs animaux ressentent du chagrin

Le chagrin chez l’homme au moins, est une réaction à la rupture permanente d’un lien social ou familial fort. Bien que l’on pense que les chimpanzés, les babouins et les éléphants ressentent des émotions complexes, les scientifiques n’en savent pas assez à ce sujet chez les autres animaux. Il y a des dizaines de photos et de vidéos sur YouTube montrant un comportement qui ressemble à du chagrin chez les dauphins: certaines mères ont été vues portant leurs bébés morts dans la bouche ou sur le dos pendant une semaine ou plus, même lorsque le corps se décomposait.

Dans cette nouvelle étude, le biologiste des cétacés Giovanni Bearzi de Dolphin Biology and Conservation à Pordenone, en Italie, et ses collègues d’autres institutions ont analysé 78 rapports scientifiques de 1970 à 2016 sur ce type de comportement, qu’ils ont qualifié de « comportement postmortem-attentif ». Ils ont constaté que seulement 20 des 88 espèces de cétacés (dauphins et baleines) manifestaient ce type de comportement. Parmi ceux-ci, la plupart étaient des dauphins des genres Sousa et Tursiops.

Les scientifiques ont également constaté une corrélation entre les cris douloureux et la taille, ainsi que la complexité du cerveau des cétacés; les dauphins, qui vivent dans des groupes sociaux plus structurés, ont généralement des cerveaux plus grands et plus complexes que les baleines. Bien que la corrélation puisse simplement refléter le fait que la plupart des études se concentraient sur les dauphins, elle suggère que ce comportement ne peut évoluer que chez les animaux ayant des cerveaux et des sociétés complexes et importants, selon les chercheurs.

Les chimpanzés ont du chagrin

Mais est-il possible pour les chercheurs de prouver que les dauphins sont réellement en deuil ? Jane Goodall et d’autres chercheurs ont largement prouvé que les chimpanzés souffraient en recueillant des comptes rendus détaillés des événements de la mort. Par exemple, un jeune chimpanzé incapable de faire face à la mort de sa mère dans le parc national de Gombe Stream en Tanzanie, est devenu léthargique, et a refusé la nourriture laissée par les chercheurs, puis est tombé malade et est mort un mois plus tard. D’autres scientifiques ont identifié le chagrin chez les babouins femelles en analysant leurs niveaux d’hormones de stress avant et après la perte d’un proche compagnon ou d’un bébé.

Mais il n’existe pas de tels registres aussi détaillés pour les cétacés. Donc, Bearzi et ses collègues disent que, peu importe ce que nous pensons que ces animaux ressentent, la question du chagrin – et de leur compréhension de la mort – reste ouverte.

«Ils font preuve de prudence», explique Lori Marino, biologiste des mammifères marins au Centre Kimmela pour le plaidoyer des animaux à Kanab, en Utah, qui a étudié la neurologie des cétacés et la conscience de soi. Richard Connor, un biologiste des cétacés de l’Université du Massachusetts à Dartmouth, qualifie l’étude «d’intéressante», mais ajoute que, d’un point de vue évolutionniste, «il n’y a aucune raison de penser que le chagrin serait réservé aux humains».

Les prochaines étapes peuvent s’avérer difficiles. Bearzi et ses collègues expliquent que lorsque d’autres scientifiques trouvent des dauphins et des baleines avec leurs morts, ils devraient mettre des hydrophones dans l’eau pour enregistrer leurs appels et utiliser des drones pour collecter des aérosols pour analyser leurs hormones.

Des tactiques intelligentes

Mais cela pourrait ne pas aider dans tous les cas. Un dauphin océanique mâle, par exemple, a été vu portant un veau mort, accompagné de deux dauphins femelles au large des côtes d’Hawaï. Personne ne sait si le mâle a tué le veau, qui était considéré comme le nourrisson de la jeune femelle. Mais en tenant le corps, il s’assurait que les femelles restaient avec lui – une tactique intelligente, selon Bearzi, si l’une des femelles devenait prête à s’accoupler. Dans d’autres cas, un animal peut ne pas être en deuil mais essayer de déterminer pourquoi son compagnon ne réagit pas. Cela a peut-être été le cas avec l’événement vu par Bearzi et ses étudiants.

« En plus de filmer et d’observer, je ne savais pas quoi faire en tant que scientifique », explique Bearzi. «Peut-être que des données supplémentaires nous permettront de mieux comprendre ce qui se passe dans leur esprit et s’ils éprouvent réellement de la tristesse. Mais pour l’instant tout ce que nous pouvons dire est que nous ne savons pas. »

Source : Science