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On croit souvent que les alcooliques (ou les toxicomanes), sont des personnes sans volonté, et qu’ils sont responsables de leur propre malheur. Voici une étude qui pourrait remettre les pendules à l’heure.

Des rats préféraient l’alcool

Le comportement des rats qui ont choisi l’alcool avait plusieurs similitudes avec les critères utilisés pour diagnostiquer la dépendance à l’alcool chez les humains; par exemple l’utilisation continue malgré des conséquences négatives. Cela a été démontré par l’observation de rats qu’ils continuaient à appuyer sur un levier pour obtenir de l’alcool, même s’ils recevaient un choc électrique désagréable dans leurs pattes.

«Nous devons comprendre que l’une des principales caractéristiques de la toxicomanie est que vous savez qu’elle va vous nuire, voire même vous tuer, et que quelque chose ne va chez vous, et vous motive à le faire quand même», explique Markus Heilig, professeur au département de médecine clinique et expérimentale, et directeur du centre de neurosciences sociales et affectives.

Un gène exprimé à de faibles niveaux

Pour étudier le mécanisme à l’origine des comportements de dépendance chez les rats, les chercheurs ont mesuré l’expression d’une centaine de gènes dans cinq régions du cerveau. Les plus grandes différences qu’ils ont trouvées étaient dans l’amygdale – qui est importante pour les réactions émotionnelles. Chez les rats qui ont choisi l’alcool plutôt que l’eau sucrée, un gène en particulier a été exprimé à des niveaux beaucoup plus bas que chez des individus ne présentant pas de troubles de dépendance.

Ce gène est celui du « GABA transporteur type 3 » (GAT3), une protéine responsable du maintien de niveaux adéquats du principal neurotransmetteur inhibiteur du système nerveux central autour des cellules nerveuses. Cette découverte correspond exactement avec de précédentes études, qui avaient identifié des changements dans la signalisation du GABA dans l’amygdale des rats, qui avaient développé une dépendance à l’alcool.

Le GABA

Le GABA qui est un neurotransmetteur, est particulièrement important chez l’humain car il procure un sentiment de bien-être. Par exemple, les médicaments de la famille des benzodiazépines, comme le Valium (ou diazépam), fonctionnent en accentuant l’effet du GABA dans le système nerveux. Vous obtenez au final un effet sédatif, anti-convulsivant et anxiolytique.

«Diminuer l’expression du transporteur de cette protéine a eu un effet marquant sur le comportement de ces rats: les animaux qui avaient préféré le goût sucré à l’alcool ont inversé leur préférence et ont commencé à choisir l’alcool», explique Eric Augier, chercheur principal du projet.

En fin de compte, la signification des résultats chez les animaux comme celui-ci est déterminée par le degré auquel ils reflètent ce qui se passe chez les humains. Pour déterminer si tel était le cas, l’équipe de recherche a collaboré avec des chercheurs de l’Université du Texas à Austin, et analysé les niveaux de GAT-3 dans le tissu cérébral d’humains décédés. Chez les personnes ayant une dépendance à l’alcool documentée, les taux de GAT-3 dans la région de l’amygdale étaient plus faibles que chez les individus témoins.

« C’est un de ces moments relativement rares où nous trouvons un changement intéressant dans nos modèles animaux et nous trouvons le même changement dans le cerveau des alcooliques humains », a déclaré Dayne Mayfield, chercheur à l’Université du Texas au Wagoner Center d’Austin. « C’est une très bonne indication que notre modèle animal est correct, et si notre modèle animal est correct, nous pouvons sélectionner des thérapeutiques et augmenter la confiance dans ces résultats. »

Traiter la dépendance à l’alcool

Cette découverte a le potentiel d’aider à améliorer le traitement de la dépendance à l’alcool. Le baclofène; un médicament qui a longtemps été utilisé pour traiter la tension musculaire dans certains états neurologiques, a également été étudié pour le traitement de la dépendance à l’alcool. Ces résultats étaient prometteurs, mais le mécanisme n’était pas été clair.

«Une des choses que le baclofène fait est de supprimer la libération du GABA et nous travaillons actuellement avec une société pharmaceutique pour essayer de développer une molécule de deuxième génération comme candidat pour un médicament contre l’alcoolisme qui cible cette voie de signalisation», explique Markus Heilig. Car trop de GABA peut avoir des effets secondaires graves selon ces chercheurs.

Un pourcentage similaire chez les humains ayant une dépendance

Donc ce qu’il faut retenir, c’est que lorsque les animaux ont pu choisir entre l’alcool et l’eau sucrée, la majorité a cessé de faire un effort pour obtenir de l’alcool, et a choisi la solution sucrée. Mais 15% des rats ont continué à choisir de l’alcool, même s’ils pouvaient obtenir une autre récompense. Cette proportion est similaire au pourcentage d’humains ayant une dépendance à l’alcool. Par conséquent, la cause est une diminution de la clairance du GABA (acide γ-aminobutyrique) dans l’amygdale centrale.

Cette étude a été réalisée par des chercheurs de l’Université de Linköping en collaboration avec des chercheurs de l’Université de Göteborg et de l’Université du Texas. Leur recherche a été financée par le Conseil suédois de la recherche.

Référence : Eric Augier, Estelle Barbier, Russell S. Dulman, Valentina Licheri, Gaëlle Augier, Esi Domi, Riccardo Barchiesi, Sean Farris, Daniel Nätt, R. Dayne Mayfield, Louise Adermark, Markus Heilig. A molecular mechanism for choosing alcohol over an alternative reward. Science, 2018; 360 (6395): 1321 DOI: 10.1126/science.aao1157