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Quel genre de leader politique est le plus susceptible de déclencher une guerre – un dictateur qui crache des invectives ou le chef élu d’une nation démocratique ? Étonnamment, une étude nous explique que ce n’est probablement pas l’autocrate. Les dirigeants des nations démocratiques ont en fait de plus fortes incitations à déclencher et à exacerber les conflits avec d’autres pays, que leurs homologues autocratiques. Les résultats de cette étude ont été publiés dans l’American Journal of Political Science.

La pression du public comme incitatif

La différence se résume à la pression du public, expliquent les auteurs de l’étude, Michael Gibilisco et Casey Crisman-Cox du Texas A&M University. En raison des pressions exercées par les électeurs pour ne pas reculer et paraître faibles, les dirigeants des pays démocratiques ont tendance à agir de manière plus agressive lors de conflits internationaux. D’autre part, un autocrate n’est responsable envers personne et peut reculer devant un conflit sans subir de conséquences personnelles, qui nuiraient à sa popularité.

« Si un dirigeant élu menace de déclencher une guerre avec un autre pays, et que cette menace n’est pas respectée, il risque de voir sa popularité diminuer, ou de perdre une élection », explique Gibilisco, professeur adjoint de science politique. Dans les démocraties, note-t-il, les électeurs peuvent punir leurs dirigeants s’ils paraissent faibles – ces punitions ou conséquences sont connues sous le nom de «coûts d’audience» dans le langage des sciences politiques (ou audiance cost). Pour ne pas avoir à subir ces coûts, les dirigeants des gouvernements démocratiques deviennent plus agressifs lors des conflits.

Dans leur étude, Gibilisco et Crisman-Cox, qui est également professeur adjoint en science politique, ont d’abord développé un modèle mathématique d’initiation des différends entre les pays et ensuite adapté ce modèle aux données des conflits survenus entre 125 pays.

Les « coûts d’audience » sont les plus élevés dans les démocraties

Ils ont également estimé les coûts de la perte de popularité pour les pays dans leur échantillon, en utilisant des bases de données existantes contenant des informations pays par pays, sur les niveaux de démocratie et de liberté de la presse. En général, ils ont constaté que les « coûts d’audience » sont les plus élevés dans les démocraties avec de fortes protections pour une presse libre.

Ils ont également constaté que les coûts d’audience sont beaucoup plus bas dans les démocraties qui ont un rival qui menace leur existence. (Par exemple, la rivalité entre de la Corée du Sud est la Corée du Nord.) Selon les chercheurs, l’une des raisons est que les électeurs d’une nation donneront plus de latitude à leur chef pour décider comment résoudre un conflit avec un rival que de chercher à sauver les apparences.

Contrairement aux démocraties, les dictatures tendent à avoir des coûts d’audience faibles, mais ici aussi, Gibilisco et Crisman-Cox ont trouvé une exception. Les dictatures qui fournissent un mécanisme légal pour supprimer un leader – comme c’était le cas en Chine avant l’abolition des limites de mandats en mars dernier – ont des coûts d’audience plus élevés.

Les institutions démocratiques forceraient le déclenchement d’un conflit

Après que les chercheurs aient produit une estimation du coût d’audience pour chaque pays, ils ont examiné comment une modification de ces coûts d’un pays affecterait sa volonté de s’engager dans un conflit. Dans l’ensemble, ils ont constaté que l’augmentation des coûts d’audience d’un pays, peut être affecté par les institutions démocratiques, le rendant ainsi plus susceptible de déclencher un conflit.

Cependant, Gibilisco et Crisman-Cox ont trouvé que d’autres dynamiques peuvent être en jeu, créant une dynamique internationale plus nuancée. Par exemple, si les leaders démocratiques ont moins tendance à reculer en période de crise, ils peuvent aussi être plus agressifs et plus enclins à déclencher un conflit, car ils savent que leur adversaire ne voudra pas se battre contre un pays qui tiendra ses engagements. même si cela conduit à la guerre. Alternativement, un leader démocratique peut être moins enclin à déclencher un conflit, sachant qu’il ne sera pas en mesure de s’en éloigner facilement.

Une « paix assurée » par les coûts d’audience

Enfin, les chercheurs ont trouvé une sorte d’effet de destruction mutuellement assuré avec les coûts d’audience. Deux pays qui ont chacun un niveau élevé de coût d’audience savent que l’autre ne peut pas reculer et ainsi ne pas déclencher des conflits entre eux; s’ils se retrouvent dans un conflit, cependant, les pays auront plus de la difficulté à le résoudre pacifiquement.

« Ce modèle explique en quelque sorte un comportement où la paix et les conflits sont auto-imposés », explique Gibilisco. « Donc, si nous sommes en paix aujourd’hui, aucun d’entre nous ne veut faire basculer un différend dans une guerre rapidement, mais une fois que nous sommes en guerre, nous voulons nous y soustraire en une désescalade. »

D’où provient le terme « coût d’audience » ?

En terminant, pour une meilleure compréhension de cette étude, rappelons que le terme « coût d’audience » a été popularisé dans un article académique de 1994 par James Fearon; qui est un politologue qui s’intéresse aux conflits et la violence entre les nations.